Politique malgache.

Un programme économique volontariste pour Madagascar.

Madagascar, devant la faillite d'une économie où existaient des monopoles d'Etat et des contrôles trop contraignante de la part de celui-ci est confronté à un dilemme : accepter l'ultra libéralisme au profit de l'élite financière et au détriment de la masse ou avoir le courage de repenser une économie où l'Etat serait essentiel comme organe d'orientation de l'économie.

L'Etat minimal , Etat qui ne s'occuperait que de l'ordre social et de la défense nationale, que proposent les ultra libéraux pourrait être acceptable dans un pays où le niveau de vie et le niveau d'éducation sont élevés ; dans ce cas, les différentes catégories de la population peuvent globalement équilibrer leurs intérêts. Au contraire, dans un pays comme Madagascar où il y a un écart de richesse trop important entre les différentes catégories, on retombe très vite dans le schéma de l'analyse marxiste de la société libérale où le droit et les règles censés préserver l'intérêt général ne défend que les intérêts de la classe dominante.

Ce type d'Etat doit donc être écarté au profit d'un autre plus volontariste. En la matière la ligne la plus connue est celle keynésienne où l'Etat doit absolument intervenir pour corriger les imperfections du marché. Keynes a préconisé une politique qui a fait ses preuves en Europe et aux Etats Unis pendant la grande crise et après la seconde guerre mondiale.

Les deux volets où l'Etat devrait intervenir sont la relance par l'offre et la relance par la demande. Il faut préciser qu'en relançant par l'offre on favorise les détenteurs de capitaux tandis qu'en relançant par la demande, on favorise ceux qui ont un revenu salarial ou d'une manière générale les bas revenus.

Le principe de l'intervention par la demande consiste à augmenter les revenus des ménages ; soit par l'augmentation des salaires soit par l'augmentation des prestations sociales. Une augmentation des revenus des ménages, par l'entremise des multiplicateurs keynésiens élève le revenu national d'un montant multiple du montant initial ; on peut donc très bien la financer par un déficit budgétaire ; elle peut servir d'accélérateur de la croissance économique sauf si le manque de produits disponibles provoque une inflation où si la propension à consommer des produits importés est élevée. Les études récentes ont montré que la partie à revenu modeste de la population (environ 75% de la population) a une propension à importer très basse.

Cependant, la spécificité de la population malgache est que seule une petite partie dispose d'un revenu salarial, le secteur informel étant dominant. Par conséquent, au moins 90% de la population se trouve en marge des circuits économiques. Aucune politique économique fondée sur le développement de l'ensemble du pays ne pourrait réussir tant que le circuit économique reste aussi atrophié, à l'exception , bien entendu de celle ultra libérale qui ne vise qu'à l'enrichissement de la minorité de l'élite financière.

Afin d'étoffer ce circuit, la piste fiscale semble être la plus efficace. En effet, imposer ou taxer les ménages les obligent à entrer dans le circuit économique. C'est le moyen le plus fiable de les recenser. Il ne faut pas cependant oublier la résistance naturelle au paiement de l'impôt d'une part, et la pauvreté d'autre part. Il ne s'agit donc pas d'imposer fort, il convient de commencer par une imposition "symbolique".

A ce sujet, il faudrait se méfier des études, préconisations et imitations venant de l'extérieur. Cela avait abouti en 1993 à une impasse lorsque les impôts locaux ont été augmentés de façon démesurée. Il faudrait opter pour une méthode plus "terre à terre" qui consiste à imaginer ce qu'un ménage pourrait consentir en contrepartie de sa conscience du devoir civique en observant son entourage ou au besoin en allant sur le terrain au contact de la population. A titre d'exemple, l'impôt par tête fondé sur la carte d'identité nationale pourrait être remis en place en commençant par une somme dérisoire. Il faut en revanche qu'à chaque fois qu'il y a un impôt nouveau, il y ait un sentiment d'équité, qu'il y ait des explications et si possible des résultats tangibles.

C'est seulement lorsque ce recensement sera avancé que l'on pourrait envisager une redistribution par les prestations sociales. Celle-ci consiste en effet à prélever chez les uns pour verser chez les autres selon des objectifs définis à l'exception d'un financement par un déficit budgétaire pur ou d'un emprunt; l'emprunt n'est pas toujours préconisé pour des prestations sociales mais éventuellement pour une augmentation du revenu. Mais son caractère social même oblige à un traitement égalitaire pour des ménages de conditions équivalentes. Il faudrait donc que personne n'ait le sentiment de payer plus que les autres ou de recevoir moins que les autres.

La politique de l'offre, quant à elle consiste à favoriser les entreprises mais aujourd'hui, il semble que seules les plus grosses profitent des largesses de l'Etat.

Sur ce point, convaincus de la nécessité d'attirer les investisseurs étrangers, les gouvernements successifs ont considérablement aménagé les règles de manière à faciliter l'installation de ces investisseurs. Des mesures ont également été prises pour les entreprises nationales. Cependant, force est de constater que les résultats escomptés sont largement en deçà de ceux que l'on attendait. Ils sont même accablants lorsqu'on compare avec les pays qui ont adopté des politiques similaires comme la Thaïlande, l'Indonésie ou le Viet nam. Pourtant, dans ces pays, les règles d'installation et le droit de l'entreprise sont largement plus contraignants, tandis que la proximité des pôles de croissance n'explique pas tout.

Il y a d'abord l'illusion que plus on favorise les investisseurs étrangers en allégeant les règles, plus ceux ci viennent. Dans la pratique, c'est le contraire qui se réalise. Lorsqu'il n'y a plus de règle, la loi est celle du plus fort, ce sont les aventuriers en tous genres qui sont d'abord les plus attirés. Les "bons" investisseurs qui sont les firmes institutionnelles ne peuvent s'installer durablement parce qu'ils ne peuvent cohabiter avec des individus sans foi ni loi. Si à chaque opération les dirigeants risquent une contestation ou une spoliation, , il leur sera difficile de rendre compte à leurs actionnaires. N'importe quel dirigeant d'entreprise a sa fierté, il est difficile pour quelqu'un qui a un minimum de principes et d'honnêteté d'envisager de s'asseoir autour de la même table que des truands notoires.

La politique actuelle qui consiste à tout permettre est donc très néfaste. D'autant plus qu'elle inverse complètement le système des valeurs. La plupart de ceux qui réussissent ne sont pas ceux qui ont travaillé, imaginé et ayant concrétisé leurs ambitions par l'entreprise, au contraire, ce sont ceux qui ont transgressé le plus les règles. Par conséquent, les jeunes malgaches ont deux attitudes : les uns sont convaincus que les dés sont pipés et que l'initiative ne servira à rien ; les autres essayent de réussir en imitant leurs aînés, transgressant les règles et en retardant leurs applications pour pouvoir s'enrichir le plus possible.

Au total, le cercle devient vite vicieux car sans règles appliquées, on ne favorisent que les truands étrangers, sur lesquels on prend exemple pour multiplier les truands nationaux qui se chargent de détruire ce qui reste de règles.

D'autre part, il y a le problème de traitement des travailleurs et de leurs rémunérations. Madagascar est un des pays où le coût du travail est le plus bas car le droit du travail est à la discrétion de l'employeur tandis que le salaire est très bas. Croire que plus le coût du travail est bas, plus les investisseurs viennent est la pire des illusions. A cela une des raisons est très simple : lorsque le travailleur est trop mal payé, il a du mal a se nourrir, affaiblit et de santé précaire, sa productivité s'en ressent. Aujourd'hui à coût d'installation égal, l'investisseur préfère le Viet nam à Madagascar car il sait que le travailleur vietnamien sera mieux nourrit. D'autant plus que le coût monétaire est relatif, à coût de travail égal, le travailleur vietnamien est favorisé par la quasi autosuffisance alimentaire du Viet nam. C'est là une des forces des Asiatiques.

Pour ce qui est du droit du travail, le déséquilibre entre l'offre de travail et la demande de travail est trop important pour que les travailleurs malgaches puissent aujourd'hui se défendre. D'autant plus qu'en la matière, les syndicats n'ont jamais tenu leur rôle. Ceux ci servaient plus de courroies de transmission des partis politiques et de groupes d'intérêts que d'organes de défense des travailleurs. Lorsqu'on compare le nombre de personnes qui se plaignent d'abus sexuels sur les lieux de travail au nombre de procès et protestation des syndicats (presque nul) on est en droit de se demander si les syndicats existent encore. Pourtant, même les journaux ont publié des articles à ce sujet. Le travailleur tout seul ne peut se défendre, il faut que les syndicats s'occupent réellement des droits des travailleurs.

Or les faits montrent que les grandes firmes ne peuvent se permettre de s'installer dans des endroits où les règles de travail ne sont pas respectées. Au contraire, ils ne s'installent souvent que là où celles ci sont appliquées car elles tiennent à avoir une bonne image. Il suffit d'imaginer une firme de notoriété mondiale qui se voit révéler que dans ses filiales à l'étranger, le droit de cuissage est en vigueur! il y a certainement d'autres abus mais cette exemple est celui qui frappe le plus la société malgache aujourd'hui.

En somme pour pratique une politique de l'offre, il est impératif d'instaurer des règles applicables et appliquées. Lorsque celles ci sont respectées, une grande partie du problème de l'installation des grandes firmes étrangeres sera résolu et avec elle la piste du développement des P.M.E. et P.M.I. nationales par la fourniture et la sous-traitance. Il faut cependant aller plus loin et explorer une autre piste.

Pour développer les P.M.E. et P.M.I. nationales, le rôle des marchés public est important. La politique actuelle attribue chaque fois à des firmes étrangères la réalisation des grands projets. Elle est néfaste car il y a des dépenses en devises sans apport de savoir-faire. D'autant plus qu'il est souvent difficile de contrôler la pérennité des ouvrages par la suite. Lorsqu'une société étrangère fournit une usine de tannerie "clefs en main" dont les tuyaux d'évacuations débouchent dans la rizière d'un particulier, le prix payé et les installateurs partis, il y a peu de moyens de les poursuivre.

Cependant les entreprises malgaches ne sont pas souvent de taille suffisante pour mener à bien des grands projets. Ils y a deux pistes : ou on favorise l'émergence des grandes entreprises nationales grâce à l'intervention systématique de l'Etat ou on laisse les P.M.E. et P.M.I. nationales libres de se développer grâce à des aides indirectes. La première solution n'est pas souhaitable car les expériences passées, la SINPA entre autres, ont échouée parce que cela suppose la nomination des dirigeants par l'Etat ; aujourd'hui il est démontré que les gens nommées par l'Etat sont toujours loin d'être compétents.

L'aide indirecte aux P.M.E. et P.M.I. se compose de plusieurs axes, deux seront proposés ici. D'abord les marchés publics devraient systématiquement revenir aux entreprises de nationalité malgache, c'est à dire inscrites au registre du commerce et de l'industrie malgache. Les filiales des société étrangères remplissant cette condition ne sont pas exclues ; en revanche de même que les entreprise nationales d'autres conditions doivent être remplies. Il faudrait définir une proportion minimal d'employés malgaches et notamment les cadres, par exemple 75% ; de plus il faut qu'il y ait un pourcentage limite de produits d'importation qui ne doit pas dépasser les 10% de la valeur du projet autrement le multiplicateur d'investissement est fortement réduit.

Ensuite pour pallier le handicap lié à la taille des P.M.E. et P.M.I., il faudrait découper les projets en lots de tailles suffisamment réduites pour leur permettre de s'attaquer convenablement aux marchés publics. Le rôle de coordination des travaux reviendra à l'Etat ; ce serait très difficile mais c'est le prix à payer. C'est également à l'Etat que reviendra la découpe et l'adjudication des lots dans la transparence la plus totale.

Ces deux mesures permettront un développement à fort composants endogènes car les cadres et les entreprises malgaches apprendront ainsi à tenir leurs vrais rôles dans l'économie de ce pays. Elles seront un début de solution au chômage et permettront à terme par une augmentation de la demande de travail un relèvement des revenus donc du niveau de vie. Le développement social sera facilité par l'extension de l'assiette de prélèvement des ressources nécessaires.

En somme la politique de relance par la demande et celle par l'offre doivent être combinées. Mais il faut veiller à la construction du circuit économique par une réforme fiscale pour y insérer la totalité des ménages , à l'application des règles de droit des entreprises pour que celles ci servent de cadre de développement et enfin l'utilisation des marchés publics à faible propension à l'importation pour développer les P.M.E. et P.M.I. nationales. Ce sont les conditions de l'amélioration du tissus socio-économique qui permettra un développement durable.

 

Fanantenandrainy Ratsimbazafy. Paris, 08 octobre 1996.