Bonjour,
Je regroupe en un seul envoi ces 2 messages de Fanantenandrainy. L'un concerne son accord
pour être publié chez Christian. Le deuxième reprend sur le fond l'initiative de Brice
et de son employeur (savoir rémunérer largement les fonctionnaires pour qu'ils fassent
bien leur travail), et les classiques mais néanmmoins réitérées prévenances de
l'"anglo-saxon baintchemarqueur" Haja vis-à-vis du bien-fondé de
l'utilité d'un Etat.
J'aimerais bien lire les remarques de Brice à ce sujet.
Mamy.
---- Premier message ----
Bonjour,
Pour la parution dans l'Express, moi je n'ai pas changé d'avis je reste toujours
d'accord. Pour la question du nom et du prénom il n'y a pas de problème non plus
Christian peut les mettre en entier, sans faute de frappe si possible.
à bientôt
Fanantenandrainy
---- fin du premier message ---------------------------------
---- deuxième message ---------------------------------------
Bonjour tout le monde,
Je me raccroche aux wagons...
Le benchmarking est un concept de marketing et de stratégie d'entreprise qui
consiste à relever sur le secteur les meilleurs dans l'exécution d'une activité et dont
l'objectif consiste à essayer de caler les activités de sa propre entreprise sur ces
références. Si Sony est le meilleur dans la vente d'electronique grand public, Intel le
meilleur dans l'innovation et les semiconducteurs, Nokia dans la miniaturisation et Toyota
dans l'organisation; l'entreprise X qui veut être performant comparera constamment ses
approches marketing sur Sony, sa gestion de l'innovation sur Intel, sa capacité de
miniaturisation sur Nokia et son organisation du travail sur Toyota.
C'est une méthode qui a le mérite d'obliger d'observer ses concurrents mais peut devenir
désastreux si la culture de l'entreprise et son identité ne sont pas prises en compte.
Cependant rapprocher la gestion de l'Etat avec celle de l'entreprise est périlleux car
trop de choses les éloignent l'un de l'autre même si la volonté de rationaliser la
gestion de l'Etat est réelle. L'Etat est d'abord un projet politique, incarnation et
moyen de réaliser une vision de la vie bonne en collectivité. Le rôle de l'Etat est
organisé en plusieurs cercles concentriques, le premier est celui qui a été défini par
Hobbes; il s'agit de déléguer le pouvoir de contrainte à un seul pour que la guerre de
tous contre tous cesse et que soit garantis la vie et les biens de chaque individu.
Ensuite, l'Etat se développe autour de ce noyau selon les sociétés. L'Etat c'est aussi
l'incarnation du recul ou de l'affermissement de la sphère privée au profit de la
sphère publique : tant qu'il n'est pas reconnu que l'individu roi est distinct du roi lui
même, celui ci peut dire "l'Etat c'est moi "; mais sitôt reconnu cette
distinction, le Roi Radama ecrit et envoie une missive à l'individu Radama. (c'est un
exemple) En même temps, le Roi qui a régné sur l'étendue du royaume peut ne plus rien
posséder sitôt déchu. Les règles contraignantes de l'Etat sont générales, elles
s'étendent et s'appliquent à tout le monde et aucun ne peut y échapper.
L'entreprise peut avoir aussi un objectif, une raison d'existence' comme l'Etat ; dans une
économie capitaliste cette raison est souvent le "profit" mais il existe des
entreprises sans profit immédiat pour ses dirigeants : les associations, les fondations
,sauf au Liechteinstein , Bahamas, Suisse et autre paradis fiscaux où les crimes
s'arrêtent aux frontières. Les règles de l'entreprise ne concernent pas ceux qui n'ont
pas signé de contrat, chacun est libre de quitter son entreprise si telle est sa volonté
en cassant le contrat. L'Etat est différent, une personne naît dans un Etat et son avis
ne sera jamais demandé : elle se conformera aux règles de cet Etat et même hors des
frontières.
Sans même parler de l'opposition entre intérêt général et intérêt particulier on a
du mal à concevoir comment adapter les méthodes de gestion de l'entreprise à celles de
l'Etat en les jugeant sur leurs aptitudes à atteindre l'objectif visé à partir de
moyens disponibles. On peut mesurer le ratio des profits aux capitaux utilisés pour
savoir si les moyens investis ont été utilisés de façon optimale. Si on affecte un
budget X pour la sécurité publique comment mesurer sa rentabilité? la criminalité va
peut-être baisser mais comment rapporter le crime inexistant à la somme engagée pour
payer les policiers? on peut faire plein de calcul de risques
pour justifier la construction d'une digue mais il est difficile de faire passer dans la
tête des gens que l'impôt supplémentaire levé était à la hauteur des dégâts
supposés d'un inondation évitée. C'est probablement ce qui s'est passé pour les
criquets et le choléra, personne n'a su convaincre de l'utilité de préventions
coûteuses ; telle est la limite de la démocratie, il faut parfois de l'autorité pour
gouverner sous réserve que le gouvernant sache ce qu'il faut faire, veut faire et comment
le faire.
En économie, c'est l'Etat qui s'occupe de la production des biens collectifs dont
l'investissement dans les moyens de production ne peuvent être entrepris par le
particulier car le seuil de rentabilité est tel que cela n'est pas raisonnable pour
celui-ci , aucun individu poussé par le profit ne le fera ; il y a également des
considérations philosophiques qui entrent en jeu.
Pour ce qui est du benchmarking on peut éventuellement s'inspirer des administrations
existantes de par le monde mais n'oublions pas que les administrations de l'Etat ne
constituent qu'une petite partie de l'Etat : le moyen d'action et d'exécution de la
politique définie par les autres instances du pouvoir. Elles sont constitutées des
fonctionnaires à qui on demande la neutralité et la loyauté pour que l'Etat fonctionne
normalement et de façon continue ; si en France, les postes de l'administration de l'Etat
ne varient pas en fonction des gouvernements, aux Etats Unis énormement de postes
changent de mains à chaque changement d'"Administration", et les tenants des
postes s'en vont au profit de ceux qui ont été nommés par le nouveau gouvernement,
beaucoup de fonctionnaires n'ont pas d'emploi garanti aux Etats Unis, ils viennent
souvent d'entreprise privés et de cabinets d'avocats. Même si on arrive à faire du
benchmarking sur l'appareil administratif on ne pourra jamais le faire pour les organes
les plus importants : l'exécutif , le législatif et le judiciaire car ils dépendent du
projet politique et si on va plus loin du pacte fondateur de la nation malgache. Il est
probable que c'est en partie pour cela que beaucoup de penseurs estiment que l'Etat ne
s'importe ni ne s'exporte" mon avis propre est que l'Etat se construit ; la question
est de savoir qui a la volonté réelle et les moyens de le faire?
La réalité est que beaucoup de ceux qui ont les moyens de le faire n'ont aucun intérêt
à le faire. Là on revient à la theorie des élites : l'élite politique, l'élite
financière et l'élite intellectuelle sont celles qui ont les moyens qui font que
l'objectif de construction de l'Etat a le plus de chance de réussir ; elles détiennent
à elles seules l'ensemble des pouvoirs du pays ; elles ne sont pas disjointes et peuvent
faire l'objet de lutte inter et intra groupes.
L'élite politique telle que nous la voyons actuellement a fait ses preuves: elle n'est
pas à la hauteur et il faut la renouveler; l'élite financière est de loin celle qui n'
a absolument pas envie qu'un vrai Etat soit construit à Madagascar pour des raisons
évidentes ; l'élite intellectuelle est perdue dans des tergiversations où se mêlent
résignation, peur de l'engagement, angelisme et contraintes relationnelles. Souvent dans
cette dernière on voit des gens qui ont une allergie pour tout ce qui est
politique au point de laisser l'affaire publique aux brigands ; ou alors , ils ont des
relations ou des parents dans les instances du pouvoir qui sont en train de dilapider les
biens de l'Etat ou faire des choses contraires aux déontologies de leurs fonctions et ne
savent pas très bien tracer les limites. Ils sont souvent atteint d'une nevrose qui est
la fuite vers un imaginaire qui les empêchent de faire fonctionner le système de vases
communicants entre ces trois branches de l'élite tout en gardant leur integrité et leurs
idéaux. Bien entendu il y a toujours des raisons et des "vécus" personnels
mais tous les individus de tous les peuples sont passés par ces expériences personnelles
, la différence est qu'ils ont su les digérer et en ont tirés des leçons pour servir
des causes plus élevées. Il est évident qu'au nom de la liberté de l'individu on ne
peut lui reprocher de mettre ses intérêts et sa vie personnels plus haut que les
intérêts de la collectivité, de son peuple ou de son pays mais en contrepartie, ses
plaintes, recriminations et critiques à l'égard des dysfonctionnements de l'Etat, la
pauvreté de son peuple et la décadence de son pays voire sa disparition n'aurons aucune
légitimité et ne serons que bavardages inutiles.
Tant que ce système de vases communicants ne fonctionne pas il est difficile d'imaginer
un relèvement pérenne de l'Etat et du développement du pays, si on considère qu'un
Etat qui fonctionne bien est la condition d'un développement durable et si on entend par
developpment le relèvement du niveau de développement humain (mesuré par l'idh) de tous
mais non des 5 % les plus riches. La raison est assez évidente : une personne capable de
tenir une administration, d'exercer pleinement son mandat politique ou mener à bien sa
mission dans une des institutions de l'Etat obtiendra beaucoup plus facilement que
d'autres les satisfactions immédiates ailleurs qu'au sein de l'Etat. Il lui faut une
autorité reconnue en plus de ce que lui confère l'Etat d'une part, et il lui faut une
raison supérieure pour assumer ses responsabilité car tous les fonctionnaires (surtout
les hauts fonctionnaires) et les politiques du monde ont eu à se confronter au
différentiel de richesse vis à vis des concitoyens qui ont eu des origines et des
parcours comparables ; tel chef de cabinet qui gagne mille fois moins qu'un de ses anciens
camarades de classe devenu banquier, ou tel député qui connaît des problèmes
similaires. Bill Clinton lui même a eu des problèmes d'argent pour se défendre devant
sa propre justice alors qu'il aurait eu une vie meilleure hors de sa présidence, c'est le
cas également pour Helmut Kohl qui hypothèque sa maison pour réparer ses bêtises
d'homme politique.
Cette reconstruction de l'Etat malgache passe donc nécessairement par une sorte de prise
de conscience et d'engagement des "intellectuels" au sens large, disons de la
partie de la population qui a un niveau d'instruction suffisante se trouvant dans la
"classe moyenne" car c'est là qu'il y a à la fois des gens dont les capacités
sont reconnues et le plus de raison supérieure "désintéressée". Qu'ils
acceptent de "circuler" d'une branche à l'autre tout en gardant leurs idéaux
et leurs intégrités pour que d'une manière générale s'établisse une confiance dans
ces divers passages. Le refuser c'est courir le risque de ne rien prévoir et donc de mal
gérer la situation ; c'est probablement pour cela que tel professeur d'université
reconnu et connu pour sa droiture, se retrouvant ministre un beau jour n'arrive à rien
faire de son ministère mais pire, commet la maladresse de s'enrichir énormément pendant
son mandat. Le refuser c'est aussi accepter définitivement le non renouvellement de la
classe dirigeant l'Etat.
à bientôt
Fanantenandrainy
---- fin de message ----